Jean Prouvé

1901-1984

« Avant toute chose, il me semble important de revenir sur l’environnement culturel de Jean Prouvé et sur son expérience des matériaux. Plongé dès son enfance dans le contexte de l’École de Nancy ( fils de Victor Prouvé et filleul d’Émile Gallé), chez lui tous les éléments et le moindre détail étaient pensés. « J’ai été élevé dans un monde d’artistes et d’universitaires, monde dans lequel j’ai nourri mon cerveau. Mais, j’étais ouvrier donc j’avais une connaissance parfaite du métier et du matériau. »

Rapidement obligé de mettre un terme à ses études pendant la Grande guerre, il s’engage à devenir ferronnier, après 5 années d’apprentissage. Dès 1923, alors qu’il ouvre son atelier de ferronnerie (et se situe déjà bien loin de tout aspect décoratif), il est porté par le désir d’aller à l’essentiel : il revendique le fait d’être « ferronnier et non pas ferronnier d’art ». À la fois autodidacte et co-fondateur de l’U. A. M à la fin des années 20, c’est par l’expérimentation du métal, que Prouvé aboutit à l’idée constructive. En 1931, il acquiert une plieuse à métal, achat qui va lui permettre de réaliser ses idées constructives. C’est cette période qui s’achève en 1954 par son départ de l’atelier de Maxéville, qui m’a toujours le plus touché. Ce catalogue a pris le parti de la souligner.

À cette époque, Prouvé refuse la technique du tube d’acier cintré issue du Bauhaus. Pour lui l’expressivité des forces transparaît dans la structure du fer plié et offre un dynamisme que ne donne pas le tube. C’est la tôle qui l’inspire : « pliée, emboutie, nervurée puis soudée ».

Développer l’économie de matériaux et de moyens est à l’origine des formes des constructions de Jean Prouvé. Son esthétique est une esthétique de résistance, parfois même jusqu’à l’exagération. Les lignes de force, la tension, le point d’équilibre vont donc vers une esthétique dynamique. À l’opposé de tout académisme, conforté par le refus de “l’esthétisme” comme facteur de beauté, sa pratique constructive débouche sur une véritable esthétique industrielle, issue d’une constante dialectique entre la conception et la matière. Le meuble permet une simulation d’édifice. “La chaise est faite de quatre pieds et d’un toit, il suffit d’en changer les dimensions”, d’où le parallèle entre un piétement “Compas” et la béquille de la buvette d’Évian. Cette symétrie entre meuble et maison est unique, et induit une approche globale. En fait, dès que Jean Prouvé commence à penser mobilier, il pense structure donc architecture, abolissant les frontières entre mobilier et bâtiment, ce qui lui permettra encore de penser les maisons mobiles, les modules démontables, inaugurant ainsi le nomadisme en architecture.

Prouvé a été combattu car il remettait en cause les modes de construction et les matériaux usuels. Son architecture recherchait la plus grande économie de matière et de moyens, prenant l’engagement de satisfaire le plus grand nombre. Cette dimension collective constituant finalement le moteur réel de sa recherche. Après avoir défendu pendant quinze ans l’oeuvre de Jean Prouvé, ce catalogue devenait nécessaire pour considérer cette expérience de création sans équivalent. En tant que marchand, j’ai presque instinctivement été d’abord attiré par ses meubles, qui constituent les éléments premiers d’une pratique intégrale. C’est aussi pourquoi il revêt en retour une réelle importance de montrer dans l’exposition, ses éléments d’architecture à échelle 1, considérant que chaque segment peut être présenté individuellement et possède son autonomie conceptuelle.

Trop novateur pour son époque, Prouvé a provoqué un croisement entre les technologies les plus pointues – issues de l’industrie automobile et aéronautique -, et un fonctionnement quasi artisanal. Pour cette raison, Prouvé représente une synthèse majeure du XXe siècle. Nous nous retrouvons confrontés aujourd’hui à cette extrême actualité de Jean Prouvé. Il a mis en place une première expérience intégrale. Introduisant le nomadisme, l’architecture d’urgence, redistribuant les frontières de nos pratiques, de nos objets et de nos murs. Tous ces éléments font de lui l’un de ces passeurs inévitables vers XXIe siècle.

Philippe Jousse, « Pourquoi Prouvé ? » in Jean Prouvé, 1998, co-édition galerie Jousse Seguin – Enrico Navarra

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