PHILIPPE MESTE >>english version

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Philippe Meste fait partie de ces artistes plus connus pour leurs actions que par leurs "oeuvres". Son "Attaque du port de guerre de Toulon" en 1993, son "Poste militaire" aux puces de Marseille (dimanche 30 octobre 1994) ont, dans le monde de l'art, cette aura de légendes et de fables que prennent les actes surgis d'abord pour un public de matelots ou de chineurs.

Violents, inscrits brutalement dans la réalité extérieure, ils sont exemplaires d'une défiance àl'égard d'une culture maniériste, d'un art mort-né. C'est dire à quel point une exposition est pour lui problématique. Le cube blanc de la galerie tend à tout réifier, antichambre clinique et morne du musée. Un public choisi vient y contempler des objets toujours un peu refroidis ou réchauffés. Il semble qu'à se préter àun tel exercice, Meste doive inévitablement se renier.

Pourtant, depuis le début de son travail, Meste a toujours constamment produit des objets inscrits, sous leur apparence provocatrice, dans les catégories de la tradition artistique. Ses armes, 'Gunpowers' et 'Bagpowers', sont pensées comme des sculptures dans le sens le plus classique du mot. Cette dimension esthétique n'affaiblit pas leur portée. Meste n'est ni un sniper ni un guérillero, mais un artiste qui intĖgre dans son travail des dimensions généralement délaissées : la violence subie ou agie, le couple soumission-révolte ; il agit au point d'articulation entre conscience sociale et inconscient rebelle et développe des techniques d'agression et de défense. C'est un credo d'artiste : une belle arme tire mieux.

Si, dans un monde répressif, l'art est la seule activité qui permette presque tout à celui qui la pratique, cette quasi impunité peut n'éveiller qu'indifférence. Il s'agit alors aussi d'éveiller en manifestant clairement ce qui ne reste généralement qu'à l'état végétatif de fantasme. Et l'art, aujourd'hui comme hier, ne vaut que par la mise en danger. D'où le recours, en partie ludique, à un vocabulaire largement emprunté à la pornographie et à la guerre. Avec ses 'Gunpowers', on pourrait dire qu'il inventait la sculpture comme technique de camouflage. Les 'Bagpowers'' étaient en quelque sorte des armes banalisées (comme on le dit des voitures de police). Ces vide-poches, comme tout le monde en porte en bandoulière, se gonflent de rampes de tir et d'un dispositif de mise à feu. Un simple mouvement de bascule et voici l'inoffensif sac pr't à tirer. Ils portent sur leur surface monochrome ou flamboyante des noms de marques qui prennent, dans la fonction nouvelle que leur attribue Meste, une résonance volontiers (auto)ironique : 'Works', 'Technics', 'Import Rhythm' ou encore 'Cheap Thrill'.

L'exposition (qui inaugurait la galerie Jousse entreprise) se proposait comme une réponse nouvelle à la difficulté qu'éprouve le travail de Meste à s'inscrire dans un cadre trop policé. La pièce principale s'intitulait 'Robogun'. Il s'agit d'un prototype unique en son genre : le premier robot terrestre vidéo-radioguidé opérationnel du monde ! Il peut avancer, reculer, tourner, tirer. Muni d'une caméra, il voit.

Petit, nerveux, silencieux, il ne nécessite plus, pour fonctionner, la présence immédiate d'une personne. Le guerillero urbain est maintenant lointain, presque invisible, contemplant les déplacements de son arme sur un écran de contrôle, manipulant ses déplacements, choisissant des cibles à l'abri de tout désagrément. Meste, dans le m'me temps qu'il fabrique son arme la plus efficace et sa pièce la plus élaborée, fait un pas décisif vers une pratique plus conceptuelle. A la limite, son rêve serait de contrôler le 'Robogun' depuis chez lui, assis devant son ordinateur, en n'importe quel point de la terre.

Meste retourne le défi que lui lance le cube blanc. S'il a tiré au 'Robogun' contre un mur de la galerie, on peut y lire un attentat symbolique contre la blancheur et le vide qui nous enserrent. C'est aussi un moyen d'intégrer la galerie au décor plus vaste du monde. Et, comme toujours chez Meste, il ne faut pas oublier que la dimension du jeu est trés importante et plonge profondément en nous. L'art n'est jamais loin de l'artifice ni du simulacre qui transforme un acte en signe et lui donne sa portée universelle.

La série de photos 'Women in love' complète l'exposition. Elle s'inscrit dans la lignée des 'Aquarelles', ces pages de magazine sur lesquelles Meste éjaculait. On pourrait dire qu'il y prenait au mot Marcel Duchamp pour qui la peinture était un acte onaniste. Dans cette série, ses préoccupations étaient toujours d'ordre esthétique : la beauté des taches, leurs formes, leurs couleurs. C'était, selon ses propres termes, un "hommage rendu à la beauté".

Le 'Sexe moderne 2' (1997) établit un lien entre les armes et les 'Aquarelles'. Moulage de corps humain, c'est une sculpture qui peut être activée par la présence d'une femme qui le rev't. Il ne dévoile du corps, si l'on peut dire, que son visage, ses extrémités et son sexe, ce sur quoi, au fond, se fonde la représentation de la femme comme la propose la publicité. Meste ne fait qu'exacerber une topique morale et sociale et c'est sans doute ce qui crée le mélange de familiarité et d'étrangeté (voire de rejet) qui s'empare de nous devant cet objet.

Dans 'Women in love', le corpus se déplace des top models aux hardeuses. Issues de films pornos, ces images sont intensément provocantes et périment bien d'autres tentatives similaires. Chez Meste, elles ne trichent pas avec la réalité, elles en dévoilent un pan presque maudit. Elles ne séduisent pas, elles créent un malaise immédiat et renvoient chacun au trouble de ses fantasmes. Ces "femmes amoureuses" sont des icônes d'aujourd'hui, les extases baroques du troisième millénaire.