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Richard kern (né : Caroline du Nord, 1954) vit et travaille à New York depuis 1979. Dans les années 80, il produit une série de court-métrages aujourd'hui reconnu comme la base du mouvement Cinema of Transgression. Dans les années 90, il se dédie entièrement à la photographie et réalise les clips de Sonic Youth ou Marylin Manson. Kern a publié sept livres et contribue régulièrement à diverses publications internationales.



THE STORY BEHIND
NEW YORK GIRLS
par R. Kern

Un après-midi de 1971, j'ai séché les cours et je suis allé en stop jusqu’à une galerie marchande de Rocky Mount à 40 km de là, sur l’autoroute 95. Au retour, une vieille bagnole déglinguée s’est arrêtée pour me prendre, remplie de filles glamour, des New-Yorkaises qui rentraient de Floride. Je me suis serré dans un coin et j’ai été immédiatement fasciné. Elles venaient d’un monde que je ne connaissais que par les magazines et le cinéma. Elles m’ont raconté des histoires de rock stars, avec qui elles avaient couché. Elles avaient des coiffures bizarres. Des pantalons en vinyle, des shorts lacérés, des T-shirts de sport, des chaussures à haute semelle mettaient à nu leur vitalité. J’étais coincé entre deux « vieilles » (elles avaient 18 ou 19 ans), assis à l’arrière, bouche bée comme un plouc que j'étais.
Mon père m’avait appris le peu que je savais sur la photographie. Il travaillait pour le journal du coin. Il devait prendre des photos des événements sur lesquels il écrivait. Toute mon adolescence, je l'ai accompagné quand il était de nuit pour photographier des accidents de voiture, des noyades ou des réunions politiques. Dans mon jeune esprit, « je dois y aller et faire une photo » signifiait qu'une aventure était en cours. Mon père encourageait mon intérêt en m’enseignant comment transformer une boîte en appareil-photo et comment utiliser la chambre noire. Mes tendances voyeuristes se sont immédiatement développées.
Maintenant, je suis un plouc qui vit à New York. Toutes les photos de mon livre «New York Girls» (à quelques exceptions près) ont été prises dans l’un des deux appartements que j'ai occupés depuis 1979.
Mon premier appartement/studio était un six pièces en enfilade au 529 13e Rue Est entre les Avenues A et B. Dans l’immeuble, il y avait trois appartements où des types dealaient de l’héroïne, deux studios de prises de vues et quelques autres jeunes dans le genre « artiste » comme moi, qui s’étaient installés là pour les loyers bon marché. J'ai aménagé une pièce en chambre noire et trois autres en studio où je faisais des photos de mes amis que j’utilisais dans des petites revues photocopiées que je produisais. En 1983, j'ai acheté pour 5 dollars une caméra Super-8 et j’ai commencé à filmer mes amis en train de faire des «déclarations» devant la caméra.
J'ai traîné mon projecteur dans tous les clubs de quartier, montrant mes premiers courts-métrages avant les concerts ou comme papier peint pour d’énormes « acid parties ». Ces films montraient Nick Zedd, Lydia Lunch, Lung Leg, Cassandra Stark, Sonic Youth, Tommy Turner, David Wojnarowitcz, Karen Finley, Audrey Rose, Clint Ruin et d’autres. Grâce aux manifestes de Nick et à mes photos, nous avons atteint une certaine visibilité sous l’appellation de « Cinéma de la Transgression ». Les personnages de mes films prenaient des drogues, se perçaient ou s’entaillaient, se battaient, tuaient leurs parents, violaient, etc, le tout sur une bande-son rauque produite par mon ami Jim Thirlwell. Le plus populaire de ces films, « FINGERED », était aussi le plus controversé. À chacune de ses diffusions, que ce soit aux USA ou à l’étranger, j'étais viré de la scène, attaqué ou bouclé. Pourtant, la première fois que Lydia (la vedette et l’instigatrice de ce film) et moi, on s’est assis pour visionner le résultat, elle m'a regardé et m’a dit : « Ce n'est pas assez dur ». Pour moi, faire ces films, c’était comme de prendre une énorme décharge, puis de me relever pour regarder les gens s’émerveiller.
Vers 1987, ma manière de vivre m'a rattrapé. Je me suis débarrassé de la plupart de mes affaires, j’ai quitté mon appartement et fui à San Francisco. Au bout d’un an, passé à me cacher de moi-même et à traîner toutes les nuits avec des petites frappes menaçantes, j’ai filé aussi vite que je le pouvais à New York.
Depuis 1988, j’habite sur la troisième Rue entre les Avenues C et D. Une chose à laquelle j’ai réussi à m’accrocher pendant ma « période sombre », ç’a été mes appareils photos. Pendant la journée, je travaillais sur des chantiers et, dès que je le pouvais, je photographiais. « Film Threat Video » a rassemblé les films que j’avais distribués moi-même pendant des années et les a rendus accessibles dans le monde entier. La notoriété que j’avais acquise avec ces films m'a aidé quand il s'est agi de trouver de nouveaux modèles avec qui travailler. Dans la plupart des photos de ce livre, c’est comme si je réclamais mon œil de photographe dans mes efforts pour trouver un substitut à l’imagerie sanglante pour laquelle je suis généralement connu.
Je me suis remis finalement à produire des films et j’ai fait quelques vidéos de punk rock, mais j’ai compris que ma vraie passion était de prendre des photos. Pour moi, rien n’est comparable à cette expérience de construire un environnement avec de la lumière puis d’y ajouter une personne vivante, comme une inconnue, pour créer une image temporelle. Tous les photographes font des images pour dire : « j'étais là ». Ce livre montre où j'étais pendant les quinze dernières années.
Les modèles sont des filles de New York selon ma définition. Elles ont toutes vécu à Manhattan, drainées par ce flux d'excitation et ce style de vie qui motivent tous ceux qui s’installent dans cette ville. Je ne pense pas qu’il y ait dans ce livre de filles natives de Manhattan. Quelques-unes viennent des environs de Long Island ; d’autres viennent d’aussi loin que le Japon, mais toutes sont devenues de vraies New Yorkaises par le temps qu’elles ont passé sur la scène de cette ville, en quête du plaisir.