FRANK BREUER >>english version


Soit Frank Breuer, photographe de «logos» et de «Hallen» : deux sujets sur un terrain toujours le même, en quelques heures accessible de Cologne où il habite : la Ruhr, les Pays-Bas, la Belgique, le nord et l’est de la France, pays autrefois industriels transformés en un seul espace anonyme dévolu à la consommation. Des mâts surmontés de logos interchangeables y ont détrôné les cheminées d’usines avec, pour conséquence, la disparition de toute activité apparente liée au travail, comme le montrent aussi ses images de hangars ou d’usines aveugles. Elles entérinent la perte d’identité définitive de territoires devenus de simples supports pour des marques internationales.
Soit Frank Breuer, photographe allemand. Ancien élève des Becher, il dérive de ses maîtres, mais comme on le dit des continents. Ses photos renient intimement leur fonction apparente de documents. La lumière égale, la platitude du paysage, l’éloignement, l’absence de tout mouvement, de toute vie modélisent les sujets photographiés et les privent de réalité. Volumes sans architecture et logos créés sur ordinateur ont envahi une campagne transfrontalière. Ces êtres purement mathématiques, au graphisme gai, coloré, massif et immédiatement reconnaissable servent de repères au pèlerin moderne au volant de sa voiture. La voiture est très importante dans l’univers de Frank Breuer. Avec elle, l’artiste n’effectue jamais que des trajets circulaires, brisés et sans autre destination que des arrêts qui n’appartiennent qu’à lui seul. Son travail consiste en lignes de fuite particulières sur le réseau des autoroutes, en regards singuliers à travers le pare-brise, métaphore de l’objectif photographique. L’artiste, automobiliste anonyme, se déplace à l’intérieur de cette chambre, mot qu’il faut prendre dans son double sens d’habitation mouvante et d’appareil de prises de vues.
Sous le ciel blanc, toute ombre a disparu. C’est elle qui, d’ordinaire, nous prouve que les choses et les êtres existent, ont un corps que la lumière projette alentour. De l’absence de tout mystère, de tout modelé, d’un monde enfin contraint à l’évidence ou plutôt « évidé », sourd le soupçon que nous avons banni l’événement, avec sa charge imprévisible de vie.
Depuis son origine, la photographie a multiplié à l’infini ce qui peut se représenter, elle a rendu tout « intéressant ». Frank Breuer montre aussi la réversibilité de cette activité compulsive. Puisque tout ce qui existe est entré au musée, il est juste que le musée englobe à son tour l’univers. Ses images enregistrent la muséalisation finale d’un monde saturé de signes forcément artistiques. C’est sans doute pourquoi elles offrent un ciel livide, blanc comme une cimaise. Elles créent un pop nuageux qui évacue sa tristesse potentielle dans une matité indifférente. Ses photos si pures de hangars portent à leur plus haut point ces échanges : elles figurent comme des sculptures minimales en un jardin, avant qu’un détail ne vienne dévoiler leur réalité et leur échelle.