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Rometti Costales

Rometti Costales

 Katya García-Antón

(traduit de l'anglais, in Frieze nº157, septembre 2013)

 

 

Julia Rometti et Victor Costales envisagent la nature comme un espace d'inscription politique. L'aboutissement de plusieurs années de recherche menées par les artistes en Amérique latine, «El Perspectivista», première et seconde partie, aborde la question des tropiques, à la fois comme un espace propice à une critique géopolitique et comme une zone d'imagination radicale. Développée en deux parties successives à Jousse Entreprise, l'exposition est organisée sous forme de sculptures artisanales et d'installations, composées de graines amazoniennes et de pierres volcaniques magiques, de photographies de plantes grasses en forme de chamans, de collages de paysages désertiques «fractalisés» ainsi que de vidéos animistes de marantes (maranta leuconeura kerchoviana) radicalisées.

 

 

 

La façon dont les artistes réarrangent certaines idées, entre la première et la seconde partie de l'exposition, constitue l'élément clé d'«El Perspectivista». La pièce The Flag of Magical Anarchism (2013), par exemple, jouant un rôle emblématique dans la première partie de l'exposition, est revisitée sous une forme chamanique, dans la seconde, et devient The Curtain of Magical Anarchism (2013). Le drapeau et le rideau ont été confectionnés à la main par les artistes à l'aide de graines de huayruros d'Amazonie rouges et noirs, dont les qualités psychotropes confèrent aux oeuvres un statut magico-politique. Cloué au mur, le drapeau est fabriqué à partir des graines enfilées puis arrangées en triangle par couleur, en écho à l'emblème anarchiste. Le long rideau, quant à lui, est entrelacé sur de la corde, de sorte que le devant est rouge carmin, laissant apparaître un fond noir.

 

 

 

Le drapeau et le rideau sont conçus comme les accessoires d'une narration spéculative : un échange intellectuel entre un anarchiste expatrié quelque part dans la jungle bolivienne, et une communauté indienne d'Amazonie. Ce scénario fictionnel est développé d'une manière abstraite dans d'autres oeuvres de l'exposition. Dans Roca | Azul | Jacinto | Marino | Errante (2013), les artistes créent le portrait d'Azul Jacinto Marino, un chaman imaginaire, par ailleurs poète et anarchiste. Ce portrait est constitué de deux pierres volcaniques disposées sur des carreaux de ciment sur lesquels figure, teinté dans la masse en bleu foncé, un motif de cubes de Necker - l'illusion d'optique d'une forme oscillant continuellement entre deux perspectives tridimensionnelles. Les pierres, par conséquent, existent au sein de ces perspectives oscillantes. Leur indétermination imprègne la personnalité d'Azul, dont la présence spectrale se déploie silencieusement à travers tout «El Perspectivista».

 

 

 

La démarche spéculative de Rometti Costales est en affinité avec les études qu'a mené l'anthropologue contemporain Eduardo Viveiros de Castro sur les Indiens d'Amazonie, l'amenant à formuler une critique du multiculturalisme et à proposer de le remplacer par le concept du multiperspectivisme.  Comme il l'explique, «il ne s'agit pas d'une pluralité de visions d'un même et unique monde, mais d'une vision individuelle de différents mondes».  Viveiros de Castro fait par ailleurs le lien entre ce changement de perspective et la séparation entre l'individu et l'état, définissant «l'état comme le moi» - une définition standard de l'anarchie - et l'anarchie comme une forme d'animisme. «El Perspectivista» est également influencé par des géométries épistémologiques. Cosmovisión V – VI – VII (2013) est un collage composé de trois vues d'avion photographiques de la forêt amazonienne en noir et blanc, tirées des archives de l'Institut militaire géographique en Equateur, découpées et disposées par les artistes selon l'illusion optique des cubes de Necker. Ces images incitent le regard à constamment changer de perspective, dans une tentative de recomposition de l'image originelle de la forêt. Comme les artistes le font remarquer dans le communiqué de presse de l'exposition, «cette oscillation est semblable à la capacité du chaman à adopter tant un point de vue humain qu'un point de vue non humain.»

 

 

 

Si la globalisation a engendré une codification internationale (entre autre esthétique), Rometti Costales font partie d'une génération naissante d'artistes se forgeant une voie en dehors de cette codification. Leur travail devrait être considéré par rapport au contexte que constituent la pratique post-coloniale et l'art «périphérique», dont la stratégie anthropophage d'appropriation et de syncrétisme, conçue comme une forme de résistance culturelle, a continué à reproduire la culture hégémonique qu'elle cherchait à contester, avec le recul. La prouesse d’«El Perspectivista» ne tient pas uniquement dans son caractère multiple mais également dans la proposition de modèles locaux pour une pensée globale. Ce renversement stratégique prône ce que le remarqué commissaire Gerardo Mosquera a récemment formulé comme le paradigme «de ce qui provient d'ici». En cela, les artistes deviennent d'actifs bâtisseurs de leur propre méta-culture, en puisant dans leurs propres contextes social, linguistique, culturel, historique et personnel, et en les projetant à l'échelle internationale. Rometti Costales travaillent vers une semblable transformation épistémologique, passant d'une opération esthétique d'incorporation créative à celle d'une construction internationale directe. 

 

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